Ce texte a remporté le premier prix du concours "Sortie de secours" le 20/02/2020.

L'intimité
une nouvelle de Marie Huvenne

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Parfois, c’est comme une longue promenade en hiver. Je sens mes aisselles, ma poitrine, mon front, s’enduire d’une sueur fraiche, tandis que la bise gerce mes lèvres et que le soleil, rare, chauffe ma peau par intermittence. Je sens le sang qui palpite sous ma peau, les fourmillements dans mes doigts, la sècheresse de ma gorge, les larmes de froid sous mes paupières. Il faudrait se déshabiller un peu pour profiter de cette tiède lumière, plisser les yeux pour tenter de regarder le soleil en face. J’imagine mon ombre, immense et mince, s’allonger au soleil couchant. Mon nez coule et je ne l’essuie pas, le liquide salé et fluide se répand dans ma bouche.

Il arrive aussi que ce soit comme une très grande fièvre. Mon cerveau se contorsionne sous la violence des spasmes qui s’emparent de moi, ma peau brûlante et rouge me démange. Mon esprit hallucine, et mes paupières résolument closes sont le théâtre d’une scène démoniaque à laquelle je ne peux pas échapper. Je crie en silence, d’effroi et de douleur, comme je réalise la profondeur du vide en moi. C’est un abysse qui entraîne chaque atome de mon corps, et ma chute, lente et continue, semble ne jamais devoir s’arrêter. Je tombe sans arrêt tandis que mon corps se brise à chaque instant. Douloureux paradoxe.

Ou comme une longue conversation. Toutes les semaines, ma mère passe me voir et me raconte les déboires amoureux de ses copines. Elle rit, souvent, en soufflant sur son thé en sachet froid. Mon père est plus silencieux. Avec lui, on n’a jamais eu d’habitude fixe, on se voit de temps à autre, comme ça. Faut dire qu’il travaille beaucoup. Depuis l’accident, il fait des efforts. Souvent, il tente de m’arracher un sourire avec ses plaisanteries.

Je ne sais pas pourquoi, mais tout mon entourage semble beaucoup apprécier mes qualités d’écoute. Je dois avoir l’air de quelqu’un de fiable, digne de confiance : alors on se confie souvent à moi.

J’en sais plus sur la vie sexuelle des amies de ma mère que leurs propres maris. Il y a Martine, qui n’a jamais dit à personne qu’elle préférait les filles. Alors elle reste avec son mari, qu’est par ailleurs un type bien… C’est un mensonge tellement énorme, comment en sortir au bout de vingt ans de mariage ? Chaque jour passé rend la vérité plus indicible encore. Et puis, il y a les enfants…

Il y a aussi Monique, elle, alors, qu’est-ce qu’ils s’emmerdent tous les deux avec Gérard, mais bon, un divorce ça coûte tellement cher ! Alors, pour le moment, ils font chambre à part, et tentent de vivre leur vie chacun de leur côté sous le même toit. Au moins le temps que Monique finisse sa formation… Mais comme ces derniers temps, elle fréquente Jérôme, qu’elle a rencontré par un ami en commun, c’est toute une histoire pour trouver un peu d’intimité. La dernière fois, alors que Gérard devait être au travail, il est rentré à l’improviste, et les a trouvés tous les deux à poil dans la cuisine, elle le cul sur la planche à découper. Il a dû faire une de ces têtes !

Je sais tout de l’ivrognerie de mon amie Colette, qui vient me voir tous les matins malgré son mal de crâne, même que sa fille et son gendre Henri ne lui rendent plus visite avec les enfants. La fille de Colette, depuis qu’elle a épousé ce gars-là, c’est plus la même. Elles avaient une relation mère-fille très fusionnelle, le genre à s’appeler tous les jours, pour un oui ou pour un non, pour déblatérer sur les banalités du quotidien. À présent, c’est comme si elle la fuyait, mais Colette, elle les a vus, les bleus sur les bras de sa fille, et son étrange façon de boiter à Noël dernier. Elle a bien essayé de lui dire, de quitter ce connard, de prendre les enfants, et de venir à la maison. Et puis, plus de nouvelles. Alors Colette, elle a commencé à boire un p’tit verre le soir, quand d’habitude sa fille l’appelait pour lui raconter les dernières lubies de ses collègues. Inquiète, impuissante, elle s’est mise à picoler de plus en plus, et ça a donné une bonne raison à Henri de la mettre à l’écart définitivement.

Il y a aussi le petit Lucas, lui je l’aime bien. Il n’a pas encore fini ses études, c’est un vrai sentimental. Souvent, il me demande mon avis. Quel parfum je préfère, quel menu, pour le brunch, quelle couleur, la cravate… Il suit toujours mes conseils, il sait que j’ai bon goût. Il est fou amoureux d’une fille qui prend l’autobus tous les matins à la même heure que lui, mais n’a jamais osé lui parler. Alors quand il arrive, il me raconte qu’elle avait l’air un peu rêveuse aujourd’hui, ou bien il commente sa nouvelle coupe de cheveux, ou sa façon de froncer les sourcils quand le chauffeur passe au feu orange. L’autre jour, il est arrivé tout ému : leurs regards s’étaient croisés et elle lui avait souri. Comme un idiot, il a immédiatement baissé les yeux, et puis il est devenu tout rouge et s’est empressé de descendre, alors que ce n’était même pas son arrêt !

Il y a la télé, aussi. Jour après jour, toujours la même rengaine. Le matin, c’est téléshopping. Défroisseur vapeur, crème anticellulite, brassière sans armature qui te remonte les nichons jusqu’au menton… Et puis ensuite, c’est les émissions un peu cul-cul mais qui me font bien rigoler, surtout celle avec les couples qui s’engueulent, ces vieux couples qui trouvent pas mieux pour « rallumer la flamme » que d’aller exhiber leur médiocrité sur un plateau de télévision. N’empêche que ça donne des scènes cocasses, avec Bobonne qui met des tartes à Monsieur quand ce dernier lui avoue en direct qu’il ne trouve pas ses nouvelles formes franchement sexy, et que quand même, il serait temps de se remettre à l’aquabike. Ou quand l’autre n’est même pas foutu de savoir si Madame est clitoridienne ou vaginale. Bon, après il y a le JT, là c’est franchement moins rigolo, et souvent après c’est l’heure de la sieste.

Très souvent, c’est un moment que j’aime passer seule, à décortiquer mes souvenirs. Depuis l’accident, tout est flou, et ma vie d’avant est comme un immense puzzle auquel je m’efforce jour après jour de raccrocher une pièce, tandis que je lutte pour maintenir l’existant. C’est comme recueillir de l’eau au creux de ses mains. J’aimerais garder en mémoire chaque instant, chaque sensation, chaque pensée. C’est un processus lent, qui me force à observer et conscientiser chaque idée qui me traverse.

Maman ne parle jamais des autres. Ceux qui étaient dans la voiture lors de l’accident. Pourtant, je sais qu’ils étaient là, puisqu’ils ne sont plus là. Ces autres, dont l’absence est taboue et que j’ai oubliés, me manquent pourtant comme personne. Parfois, les souvenirs remontent, fragmentés. Une dent de lait. Une alliance. Un doudou. Jamais de visage. Quelques fois, des voix. Une comptine. À la télé, il arrive qu’une chanson me bouleverse sans que je ne comprenne pourquoi. C’est un long jeu de piste dont l’issue me terrifie et m’obsède à la fois.

Il m’arrive aussi, pendant de longues périodes, de partir. Je m’évanouis complétement et cesse d’être au monde. C’est comme un long sommeil sans rêves, ou c’est peut-être comme ça, d’être morte. Je n’ai plus ni conscience de moi-même, ni conscience des autres, mon corps ne m’appartient plus. Je flotte dans un nuage d’indifférence, où les concepts de justice, d’amour, de liberté, de temps, ne sont que des mots. Ce vide pourrait être vertigineux si le vertige existait. Il pourrait être apaisant si la paix existait. Mais c’est juste du rien.

Un jour, ma mère et mon père sont venus me rendre visite ensemble. Il y avait le docteur, aussi. Ma mère pleurait, ils ont signé des papiers, puis ils se sont assis chacun d’un côté du lit et ont pris mes mains dans les leurs. Mon père, lui aussi, sanglotait.

J’ai entendu le médecin rassurer mes parents, leur dire que c’était la bonne décision, qu’il fallait aller de l’avant. Des choses comme ça. Au fond de la chambre, j’ai entendu Colette et Lucas chuchoter.

Le médecin s’est approché de moi, et il a appuyé sur un bouton. Il y a eu un grand silence, tout à coup. Je n’avais jamais remarqué que le monde était aussi bruyant auparavant. Toujours des bips, un ronronnement permanent… À présent, tout était calme.

Alors, pour la première fois, je me suis lentement élevée au-dessus de mon corps brisé. Sous le mince drap blanc on devinait l’étrange angle formé par mes jambes, comme si c’était celles de quelqu’un d’autre. Des guirlandes de tuyaux reliaient mon corps à d’étranges machines, qui, à présent, s’étaient tues. Je me sentais remplie d’allégresse, comme libérée d’une camisole infernale. Le docteur a fait un pas en arrière, et, avec douceur, il a murmuré aux infirmiers : « laissons-leur un peu d’intimité ».

Œuvre originale de Marie Huvenne, éditée par Catherine Biniek, sous la licence CC BY NC ND 4.0.

Présentation de l'auteur

Marie Huvenne a 24 ans et exerce le métier de cuisinière au sein de l’association Les Petites Cantines. Elle aime faire du vélo, les feux de cheminée, manger des gaufres et discuter avec son fromager.
Passionnée de lecture, elle a adoré Shibumi de Trevanian, Imaqa de Flemming Jensen, Impresario du troisième type de John Scalzi et les romans de Pierre Lemaître.
C’est la première fois qu’elle participe à un concours d’écriture.