Ce texte a remporté le premier prix du concours “Fonds de tiroir” le 16/12/2019.

Palinka
une nouvelle de Philippe Caza

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En cette fin d’été caniculaire, peinard à oilpé devant mon ordi, voilà que je reçois un spam malveillant.

« Salut. Est heureux qu’enfin je peux t’ecrire personnellement la lettre. Je suis hacker, je pirate ton ordi, d’ailleurs tu vois que ce message et une seule pension de fraude de ta propre adresse. J’est ton passe mot [••••••], j’est la liste de tous tes contacts, je sais tous tes secrets, sur quels site pornos tu te, j’est même des videos ou on te voit pendant que tu regarde un porn… Je peux comment reveler tous petits secrets sordides de toi à tous tes contacts qui ont ete d’exploitation pour les regarder. Pour eviter, tu dois me payer 700 bitcoins a telle adresse [•••••]. Ce message pour certains escrocs pretendant que c’est un message board. » Etc., etc., etc.

Merde, merde, merde… Mais… Mes secrets, quels secrets ? Sites porno ? Comme tout le monde… Vidéos de moi en train de me- ? Il n’y a pas de webcam sur mon ordi. Donc tout ça est cryptobidon. Donc j’ai fait la sourde oreille. Pipeau = poubelle. J’aurais pas dû.

Il me relance trois jours après.

« Ultimatraum comminatoire. Tu as 24 heures pour executer un compte a rebours et lance. Si tu n’obeis pas a disposition rapide, non seulement je lance cette diffusion compromettant mais je enverrai un virus top logiciel de qualité qui crame son disque dur et tout et tout… Tic-tac, tic-tac… Vous avez peu de recours et sont a la merci de la personne en equipage. »

OK. Sans sombrer dans la paranoïa connecticute, je me dis qu’il vaut mieux prendre ça au sérieux – principe de précaution. Je sauvegarde TOUT sur un disque dur externe que j’enferme dans un thermos hermétique doublé de plomb. J’éteins ma bécane, je la débranche, je l’enferme à clé au fond d’un tiroir de mon bureau. Je débranche aussi la ligne téléphonique qui me donne accès au net. Je peux bien passer 24 heures, même 48, sans connexion ni téléphone fixe. Tiens, j’enlève aussi la carte SIM de mon mobile. Par acquis de conscience, je coupe l’électricité au compteur. Le gaz ? L’eau ? Non, quand même pas. Mais la télé, oui : je débranche le câble d’antenne (ici, on est ravitaillé par la TnSat).

Jusqu’ici, c’était la partie réaliste des événements « inspirés de faits réels », comme ils disent au cinéma. Ensuite, les choses ont déphasé et je n’ai plus répondu de rien. Les « alertes cohérence » vont fuser. Triste constatation de l’état où peut sombrer le cerveau d’un citoyen déconnecté.

 
 

C’est le lendemain que les choses ont commencé à se gâter.

Déjà, dans la nuit j’ai été réveillé par une sorte d’immense éclair mauve qui emplissait le ciel et masquait les étoiles. Un acouphène l’accompagnait, comme une énorme cloche de bronze sonnant au ralenti et entendue de très loin.

Je me suis réveillé vaseux. J’avais un peu picolé, la veille, dans le noir – c’est ce qui se passe quand la télé est en carafe. Je sors de mon lit comme du fond d’un tiroir, je passe à la salle de bain, j’utilise mon dentifrice en suppositoire et je m’épile les couilles : on ne sait jamais. Vu de la fenêtre, le temps est éblouissant à l’est. La prairie verdoie sans sourciller sous une légère brise et les brebis du berger tintinnabulent sans retenue.

Vêtu d’un simple calbute à carreaux, je descends l’escalier extérieur, je fais une pause cortico-thalamique en passant devant le compteur EDF : je rétablis le courant.

Petites précisions géographiques et topographiques : on est quelque part en Occitanie, à la campagne, un tout petit hameau, ancien mas viticole retapé en habitations bobo ; ma maison est sur deux niveaux, sans escalier intérieur, les chambres sont en haut, la cuisine est en bas. C’est comme ça et c’est pas grave.

Au bas des marches, la chienne des voisins, Palinka, une Pyrénées classique au plumage blanc, semble m’attendre. Bizarrement, elle est au moins trois fois plus grande que d’habitude. Comment se fait-ce ? Elle avait peut-être trop bu, elle aussi… Je m’approche non pour l’enjamber comme d’habitude mais pour passer sous son encolure. Elle ouvre grand sa gueule et m’avale la tête tout rond. Et elle prend sa course à travers la garrigue.

Je suis en elle, donc. Des questions quasi métaphysiques m’assaillent aussitôt : est-ce que ma tête, c’est MOI ? Pour la suite, devrai-je la désigner par « elle », ou « nous » ou « on »… ?

On court à travers champs, à travers ces espaces vides non formatés qui, il y a quelques années, étaient couverts de vignes donnant un vin médiocre et qui ne sont plus maintenant que des prairies en fin de canicule, encore vertes mais arasées par les brebis. Le troupeau n’est pas loin, d’ailleurs, et Palinka m’entraîne avec elle dans sa direction. Je crains le pire : le berger velu (dont j’ignore le nom) n’aime pas les gens ; et donc son chien velu noir n’aime pas les gens. Mais le dit chien n’a même pas le temps d’esquisser une attaque ou un aboiement, Palinka lui a déjà sauté dessus, le choppe à la nuque, le secoue. Ktac. Et elle se retourne vers le berger (qui, lui, sous sa robe de poils, pourrait bien être un berger-garou). Mais il tourne sur lui-même, s’enfuit à toutes jambes et disparaît derrière les buissons de tamaris – provisoirement.

En ce moment « je » suis censé être dans l’estomac de Palinka, du moins « moi » sous la forme de ma tête, pourtant je suis – du verbe suivre – tout ce qu’il se passe par les yeux de la chienne…

Elle gronde mais elle retient son élan… Il me semble d’ailleurs que c’est moi qui la retiens, par un effort de volonté, comme si je la pilotais. J’aime autant qu’elle l’épargne, le vilain berger velu : on est déjà assez emmerdé avec les lois de tous les jours, genre 80 km/h sur les routes, pour ne pas se retrouver en plus avec un meurtre sur le dos. Elle profite de la fuite et disparition du type pour égorger un agneau du troupeau et le boulotter séance tenante.

— Mais… Palinka, c’est dégueulasse ! Je suis dans ton estomac, tu vas m’envoyer des paquets de viande sur…

Tiens, en fait, non. Je ne dois plus être dans son estomac. Mais où suis-je ? Toujours en elle, en tout cas. Mais dans quel fond de tiroir physiologique ? Suis-je dans sa tête ? En tout cas je suis (du verbe suivre, encore) tout ce qu’elle fait, tout ce qu’il se passe dehors.

Plus loin dans la garrigue, nous voilà dans le coin que j’appelle la chênaie des escargots-fleurs. C’est que, vus de loin, les petits buissons, thym ou romarin ou chardons plus ou moins desséchés semblent couverts de petites fleurs blanches. En y regardant de plus près, on découvre que ce sont des millions de minuscules colimaçons blancs qui s’agglutinent là – je ne sais pas trop pourquoi. Palinka se met à croquer les grappes d’escargots à belles dents. De l’intérieur, ça fait un bruit infernal, pire que des biscottes. Je prends mon assourdissement en patience.

Cependant, une question me trouble : que devient mon corps décapité en bas de mon escalier ? Il faudrait que je pousse la chienne à retourner vers la maison. Mais avec ces canidés aux noms slaves, Laïka, Mikki ou Palinka, si je la pousse trop, soit ça se finira dans l’espace, satellisé sur Spoutnik III, soit dans l’enfer du goulag où le goulasch sent le soufre et où les pieds gèlent.

À ce moment-là, un message me frappe entre les deux oreilles.

« Ta tete a ete mise à prix, trouduc, prise en otage ! Et les encheres rançon hors tout monte, c’est 7000 bitcoins, maintenant. Tic-tac, tic-tac. »

La question qui se pose, là, maintenant, c’est – 1, COMMENT, hors de toute connexion internet, par quel vecteur ce message me parvient-il ? – et 2, QUI l’entend ou le reçoit, ce message ? Mon corps sans tête, donc sans oreilles, resté là-bas au pied de mon escalier, ou seulement ma tête enfermée ici quelque part dans la chienne Palinka (qui serait donc la complice du hacker ? !) Je suppose quand même que mon corps décapité reçoit aussi le message, là-bas : après tout, un corps n’est pas plus con qu’une tête, il a même des neurones dans les boyaux, paraît-il. Mais qu’est-ce que ça change ?

Pourtant, un nouveau phénomène se fait jour, qui me laisse entrevoir une solution. Je-ma-tête, malgré la distance, sens moi-mon-corps, sais (ou sait) où il est, ce qu’il fait… Pas grand chose apparemment : il est assis sur les marches en pierre de l’escalier, l’air de se morfondre, démuni, les bras pendant de chaque côté faute de pouvoir se prendre la tête dans les mains. Si ça se trouve, je-ma-tête peux (ou peut) encore le commander – à distance.

J’en suis là de mes réflexions, quand je reçois encore un spam de cerveau.

« Il reste toi one heure, trouduc. Pouvez-vous faire de leur dette oubli ! Quoi vous prefere balance trop mortel ? enterre vif ou brule vivant ? »

Ça écrit toujours en spam-langue de pirate, c’est toujours envoyé de ma propre adresse mail et ce n’est toujours pas signé. Le hacker est prudent. Et donc, si je comprends bien, le compte à rebours ultimatum pirate est toujours actif. Et avec menace de décès précipité à la clef : qui disparaîtra en premier ? Moi-ma-tête, digérée ? Moi-mon-corps, exsangue ?

 
 

C’est alors que débute l’invasion martienne.

Il y a d’abord un acouphène persistant venu du ciel (le même que pendant la nuit précédente) et Palinka pousse des gémissements atterrés de panique à ultrasons, puis la soucoupe mauve sans hublots (plus assiette à soupe à l’envers que soucoupe, en fait) se pose dans la chênaie aux escargots-fleurs à dix mètres de « nous » (chienne-Palinka+moi-tête). Les Martiens en sortent. Pas des petits hommes verts, non, plutôt des créatures évoquant des colimaçons sur pattes – mauves – armés de fulgurants en plastique, style pulps années 40, comme on en trouve dans les magasins de jouets, mais nantis d’un connecteur USB femelle.

Nous sommes cernés. Palinka gronde, prête à bouffer du Martien escargot, même mauve. Les brebis dispersées gardent un air indifférent. Je-tête, décidé, lance une commande télépathique à distance à moi-corps, sans même avoir besoin de vocaliser. Il (moi-corps) remonte l’escalier, fonce dans la pièce du fond, ouvre le tiroir secret et en sort une bombe aérosol de troisième dimension, celle qui me sert à expanser en 3D les tags que je trace à plat sur papier. Moi-corps plonge par la fenêtre du premier, lévite jusqu’à nous à travers champs, bombe en main. Les Martiens n’ont même pas le temps de dire « Menez-nous à votre chef » que déjà moi-corps, qui a bien compris mes ordres, les vaporise, mais en tenant la bombe à l’envers : le résultat est donc l’inverse d’une expansion en 3D. Ramenés à deux dimensions, les Martiens s’effondrent comme des feuilles de papier à plat dans l’herbe jaunie, fulgurants compris. Palinka hume ça dans l’indifférence générale de ses papilles gustatives. Elle les aurait bien croqués, les escargots venus d’un autre monde, mais maintenant, aplatis qu’ils sont… elle laisse ça aux brebis qui se précipitent pour lécher les tags plats (salés, peut-être…)

La soucoupe tente de décoller, mais elle se rate au démarrage, se retourne et s’aplatit elle aussi. Elle s’ouvre comme un sphincter analogique et qui c’est qui en ressurgit ? Le berger velu ! Et le voilà qui se dévoile ! Ce n’est pas un garou, non : sous son masque de poils de berger autorisé par la Préfecture, il découvre son véritable visage : le hacker, c’est lui. Ou plutôt, c’est ELLE. Car c’est une femme ! Comment je le sais ? Et bien, d’une part je reconnais facilement une femme, même grossièrement pixellisée, à son anatomie explosive (aka ses nichons) ; et d’autre part je reconnais un hacker, même femelle, à son langage approximatif de traducteur logiciel.

« Ha-ha, pauvre comment, tu croyé méchappé comme un pari perdu. Envoye-tu bitcoins legitime de la main ! Schnell ! »

— Va te faire intuber, espèce d’érysipelatus strabismique stéatopygien, je lui rétorque, ayant perdu toute mesure. (Il me suffit de penser ça dans moi-tête pour que ma voix sorte du cou coupé net de mon corps-moi.)

Sans le vouloir, j’ai dû trouver son mot de passe. Contre toute attente, la hacker (la hackeuse) disparaît dans un bouillon de pixels pirates. Un message résonne encore dans l’air (ou dans le système vestibulaire de mon oreille interne ?).

« L’heure est arrive. Boum. Desole. Je la premiere fois essayé de faire connaissance dans Internet. C’est rate. Adieu. »

Elle a abandonné toute revendication bitcoinesque, c’est quand même bizarre… Si c’était juste pour « faire connaissance », comme n’importe quelle russe en recherche de mari occidental, elle s’y est très mal prise. Je-tête rentre à la maison à bord de Palinka que je-corps tiens par le collier. Je-tête envoie quelques ordres à moi-corps qui sort une scie égoïne du garage, ouvre largement Palinka, extrait moi-tête un peu coincée entre le gastre et l’épigastre et la rebranche sur lui-corps. On recoud.

Soulagement : c’est un peu comme récupérer mes données personnelles après une longue fuite chez WikiLeaks. Puis on recoud Palinka (qui a retrouvé sa taille normale) avant de la rendre aux voisins (mine de rien).

Je à l’étage passe, je la bombe 3D remets au fond du secret tiroir, je tout rebranche (désolé, c’est le mimétisme). Sur mon ordi, je commence par changer tous mes mots de passe avant d’ouvrir ma messagerie. Un spam m’attend, discret.

« J’espere beaucoup que maintenant nous pourrons faire connaissance personnelle et tu ne negligeras pas ma lettre. Je t’envoie la photo moi. J’avec l’impatience attendrai ta lettre. Ton ami, Palinka (la pirate). »

Une photo avatar en attachement. Peau légèrement lilas, cheveux roux tressés en colimaçon comme une princesse des étoiles médiévales. Je pense que finalement cette « Palinka » qui avait piraté la vraie Palinka est un algorithme martien générateur de rêves mauves, bien que son généreux développement mammaire n’ait rien de virtuel ni de martien.

Il se pourrait bien que je lui réponde…

Œuvre originale de Philippe Caza, éditée par Catherine Biniek, sous la licence CC BY NC ND 4.0.

Présentation de l'auteur

Philippe Caza, né en 1941, est connu avant tout comme illustrateur pour des éditeurs de science-fiction. En tant qu’auteur de bandes dessinées, après Kris Kool en 1970, il a participé à de nombreux recueils tels que Scènes de la Vie de Banlieue, Arkhê et le Monde d’Arkadi. Il s’est ensuite investi dans le cinéma en assurant la création graphique du film culte Gandahar (1988) puis il a scénarisé et dessiné Les Enfants de la pluie (2003). Depuis quelques années, il profite de sa retraite pour participer à des appels à texte. Ses nouvelles ont été publiées dans diverses anthologies et revues.

Pour plus d’informations, vous pouvez le suivre sur :

  1. son site CAZA/eBOOK
  2. son blog