Ce texte a fait partie de la sélection finale du concours "Sortie de secours" en Février 2020.

Raz-de-marée
une nouvelle de Aline Guerton

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Les jours de canicule ou de verglas sont les pires car elle reste à la maison. Même en cas de grand froid, elle peut sortir si le sol n’est pas glissant. La pluie ou une chaleur tolérable ne l’empêchent pas non plus d’aller dans son jardin. Là, elle s’occupe, elle bricole, elle parle aux plantes ou aux animaux et, en toute saison, elle peut passer des heures à regarder la rue. Son attention se porte principalement sur les voitures, les passants et les voisins.

Autrefois, j’arrivais à la suivre du regard et j’essayais de comprendre ses réactions. Quand quelqu’un passait à sa portée, on pouvait voir son visage s’animer de grimaces, de rictus, de haussements de sourcils ; les meilleurs jours, elle faisait même des sourires qui pouvaient déboucher sur de francs éclats de rire. Ces jours-là étaient les meilleurs pour moi. Plus ses observations étaient longues, plus elle me laissait tranquille.

Maintenant, je n’ai plus la patience de regarder ma mère alors je ne sais prévoir quels seront les bons ou les mauvais jours. Une seule certitude : les périodes de canicule ou de verglas, je suis le centre de son attention, de ses angoisses, de ses déceptions. Entre ces deux extrêmes, il y a des moments plus ou moins désagréables.

Le travail me permet de sortir de la maison mais il ne rend pas les journées plaisantes. Mon activité chez Privantion est d’un ennui profond. Toutefois, cette occupation extérieure a une vertu : elle vide mon cerveau de toute pensée. Le pouvoir du travail répétitif est incroyable : concentration sur la tâche, gestes qui s’enchaînent en une sorte de ballet, regard dans le vague entre deux opérations, petit sursaut dès que retentit la sonnerie… Ce n’est pas que moi, je vois que mes collègues sont dans le même état. Je les observe rarement mais il arrive que je lève les yeux ou que je quitte le bureau. Dans ces moments, je note des similitudes dans les attitudes de ceux qui restent.

Le lavage de pensées n’est donc interrompu que par les pauses, le déjeuner et, éventuellement, l’arrivée du responsable. Ce dernier aime venir à l’improviste pour nous faire un discours intitulé Mise au point. C’est un vieil homme distingué et un parfait orateur, au phrasé détaché quand il s’adresse à ses équipes. Il se dit à cheval sur les conventions : il confond toutefois bienveillance et condescendance, hiérarchie et asservissement, galanterie et machisme. En réalité, il a deux talents : le don de nous faire passer pour des idiots et la capacité à placer le verbe « baiser » dans n’importe quelle conversation sans rien perdre de son élégance. J’ai chronométré l’apparition de ce mot au milieu de ses discours, son meilleur temps est de cinq secondes, le pire de dix minutes (mais il avait l’air souffrant ce jour-là).

Que dire d’autre ? Ma vie est sans intérêt mais j’estime que nous sommes tous dans le même cas. Je sais que c’est un positionnement simpliste qui me permet de rester passif. Toutefois, le changement étant inenvisageable, c’est une posture assez logique. Car je ne vais pas quitter la maison de ma mère : je ne supporte pas d’être seul, cela me crée des angoisses qui me conduisent au mieux chez le dealer, au pire à l’hôpital. Et je ne vais pas non plus quitter mon boulot car je déteste l’inconnu.

Chez Privantion, j’ai toujours su à quoi m’attendre : ma mère y travaillait avant moi. Enfant, il m’arrivait de l’accompagner quand elle n’avait pas d’autre solution. La première fois que j’ai croisé mon responsable, je devais avoir six ans. Je m’en souviens car il avait prononcé le mot « niquedouille », que je ne connaissais pas, mais qui a eu un grand succès à l’école. Grâce à ce monsieur, j’ai appris quantité de vocabulaire nouveau, pour le plus grand bonheur de mes camarades.

C’est sans doute l’homme que je connais depuis le plus longtemps. Je l’ai beaucoup observé et je peux aujourd’hui anticiper presque toutes ses actions. La réciproque n’est évidemment pas vraie, il ne connait pas mon nom et encore moins mon prénom, il me confond régulièrement avec mon collègue du deuxième. Cela ne me pose aucun problème : c’est mieux de n’être personne plutôt qu’un sujet permanent d’observation et de remise en question.

Heureusement, dans ma vie, il y a la cave. Je ne sais pas quel autre nom lui donner. Situé au sous-sol de l’entreprise, cet endroit avait été condamné, du moins c’est mon hypothèse. Je l’ai découvert un jour d’automne, alors que j’étais dans la boîte depuis cinq ans. J’étais au rez-de-chaussée, à la reprographie. J’y avais passé les trois quarts du temps depuis mon embauche. Je photocopiais des papiers sur la machine principale, à côté il y avait un imposant placard de fer. Mon humeur était négative ; suite à la prise de cachets, j’avais du mal à me concentrer. J’ai eu le malheur (ou le bonheur) de laisser glisser une feuille derrière le placard. Les médicaments amplifiant mes sentiments, j’ai eu peur des conséquences de la perte de ce document, sans doute important. Je me suis mis à pousser frénétiquement le placard qui était incroyablement lourd. Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de le déplacer ; en tout cas, derrière, j’ai trouvé la feuille, mais pas uniquement : il y avait aussi une toute petite porte.

Celle-ci, de même couleur que le mur, partait du sol pour arriver à hauteur de nombril. Elle était repérable car au milieu, en gros, en rouge, on pouvait lire « Sortie de secours ». C’était assez ridicule étant donné ses dimensions, en même temps, c’est ce qui permettait de l’identifier car sans poignée, sans autre ornement, on pouvait passer à côté. Je me suis demandé si elle s’ouvrait, bien sûr. Mais ce n’était pas les seules questions qui venaient à l’esprit. Avait-elle réellement pour but de secourir qui que ce soit ? Était-ce le résultat d’un peintre facétieux ou une blague entre collègues ? J’ai remis le placard en place. Mes journées photocopies se sont remplies de nombreuses histoires et de théories variées.

Un dimanche, un sous-chef m’obligea à venir travailler, tout seul. Je n’ai pas pu résister à l’envie d’en voir plus. Étrangement, le placard paraissait moins lourd que la première fois. Quant à la porte, elle n’était pas verrouillée, il suffisait de la pousser des deux mains. Ensuite, il est impératif de se mettre à quatre pattes, mais, juste pour passer la porte car, derrière, le chemin s’élargit en un escalier aux dimensions raisonnables. Le tout aboutit à une cave : une pièce en sous-sol, très haute et avec une ouverture proche du plafond. Cet orifice n’a pas de vitre et il est trop haut pour être atteint sans une grande échelle. Je n’ai jamais réussi à savoir où donnait cette fenêtre, d’autant plus qu’aucun bruit ne parvient dans la pièce. Comme il a toujours été inenvisageable de passer une échelle par la petite porte, j’ai abandonné rapidement l’exploration de la fenêtre. Sinon, aucune issue, contrairement à ce que laissait penser l’indication sur la porte.

La cave est en béton, nue, sans signe particulier mais elle m’a tout de suite plu en raison de son silence absolu. Ce premier jour, je suis resté un moment en bas et, en revenant au rez-de-chaussée, je me suis senti calme et détendu. J’ai, par la suite, indiqué au sous-chef que j’étais très efficace le week-end afin de venir travailler le plus souvent possible sur ce créneau. Et je suis allé me relaxer régulièrement au sous-sol où le béton est toujours humide et le calme présent à toute heure du jour ou de la nuit.

Mon aventure a prit un tournant nouveau le lendemain d’un jour froid où ma mère, n’ayant pu mettre le nez dehors, m’avait poussé à bout. Ce n’était pas un dimanche alors je décidais d’arriver au travail avant tout le monde pour me jeter au sous-sol et, peut-être, me calmer. Arrivé devant l’entreprise, je réalisais que ma clé d’entrée magnétique était limitée : elle permettait de venir aux horaires décidés par les responsables. Pris d’un accès de rage, je retirais ma chaussure et fracassais le lecteur de cartes. Bizarrement, la porte d’entrée s’ouvrit. J’arrachais le lecteur de carte qui était, de toute façon, à deux doigts de tomber par terre et je courus vers la minuscule issue de secours.

Une fois dans la cave, je hurlais comme je ne l’avais jamais fait de ma vie. Puis je jouais au squash avec le lecteur contre tous les murs, un par un, et plusieurs fois. Je ne sais pas où j’avais trouvé une raquette. Par terre, sans doute. Cela a duré un petit moment et puis, j’ai arrêté de crier. Je me suis immobilisé. Et, pour la première fois, j’ai entendu un bruit. Dans la cave. On aurait dit un son de tuyauterie.

Soudain, une énorme quantité d’eau s’est déversée par la fenêtre. J’étais au milieu d’un tsunami. En quelques secondes, la vague a rempli toute la pièce pour se retirer aussi vite et de la même manière qu’elle était entrée. C’était comme les films qu’on rembobinait, enfant, sur des VHS. J’adorais appuyer successivement sur les boutons avance rapide puis retour rapide.

Je me suis retrouvé sonné, les fesses dans l’eau, et tout le reste avait disparu : lecteur de cartes et raquette. Je ne savais plus quoi penser et je n’avais plus de voix pour crier. Alors je suis remonté à l’étage et j’ai réalisé qu’il était huit heures : j’ai paniqué. Les autres employés allaient arriver ! J’ai couru à la porte d’entrée et là, surprise, le lecteur de cartes avait retrouvé sa place, tout pimpant. Je ne me souviens plus si j’étais terrifié ou surexcité.

Cette première fois était éprouvante car je n’y étais pas préparé : j’ai mis plusieurs semaines à m’en remettre. De plus, j’étais tout mouillé ce matin-là, ce qui a occasionné beaucoup de remarques et d’attention de la part de collègues, qui, habituellement, ne me voient pas. Mais, ma convalescence a été de courte durée. Je suis rapidement retourné brailler à la cave. Avec le temps, j’ai appris à grimper les escaliers avant le raz-de-marée, ainsi je reste sec.

Bientôt, les cris n’ont plus été suffisants. J’ai essayé d’autres choses. J’ai déchiré mes vêtements et j’ai dansé nu, j’ai cassé des objets et l’ensemble du matériel de l’entreprise, pièce par pièce. J’ai repeint les murs avec des couleurs ou d’autres matières. La cave a développé ma créativité !

J’ai volé des choses qui sont réapparues à l’endroit même où je les avais subtilisées ; je me suis fais du mal, souvent, sans aucune conséquence. Ma seule limite est toutefois la violence envers autrui… mais jusqu’à quand ? Aujourd’hui, je sais qu’un deuxième tournant s’offre à moi.

Œuvre originale de Aline Guerton, éditée par Catherine Biniek, sous la licence CC BY NC ND 4.0.

Présentation de l'auteur

Aline Guerton a toujours aimé inventer des histoires, les raconter et, parfois, les écrire. Pendant quinze ans, elle a travaillé à la promotion de différents arts : courts métrages, théâtre, musique. Récemment, à l’occasion d’une pause, elle a décidé de renouer avec l’écriture. Raz-de-marée fait partie d’un recueil de nouvelles présentant des personnages en mutation.