Ce texte a fait partie de la sélection finale du concours "Sortie de secours" en Février 2020.

Le rideau se lève
une nouvelle de François Chollet

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— Rideau dans six minutes !

Le régisseur a frappé à la porte de la loge avec la jointure de ses phalanges. Le bois a résonné d’un bruit sec. Louise a tressailli, involontairement. Elle s’attendait à cet avertissement. Depuis toujours, Francis fait le tour des coulisses dans les dix minutes qui précédent le lever de rideau. Même la veille, lors de la générale, il s’était astreint à ce rituel, de façon à préparer la troupe. Aujourd’hui, grand soir de première, il ne pouvait manquer à son devoir.

Ce signal prévenait Louise de l’imminence de son entrée en scène. La jeune femme allait attendre les trois coups sur le plateau, dans le noir. Elle jouerait la première scène seule, dans la pénombre. Raphaël la rejoindrait. Il tiendrait dans sa main une lanterne sourde qui amènerait quelques lueurs sur le décor. Les spectateurs ne découvriraient Louise qu’à l’arrivée de son partenaire. Ils l’auraient entendue déclamer son long monologue introductif sans la voir.

Louise avait peur. Pas de son jeu, ni du public, encore moins de ses coéquipiers. Elle faisait partie de la troupe des Nomades depuis dix ans. Elle connaissait ses acolytes par cœur. Elle appréciait leurs qualités, leurs défauts, et jusqu’à ce qu’ils pouvaient avoir d’imprévisible. Ce qu’elle craignait, et qui allait se produire dans six minutes à peine, c’était de jouer un rôle auquel elle ne croyait pas.

Miki Nakata, leur emblématique metteur en scène, avait perdu les pédales. Depuis la création des Nomades, il les avait entraînés sur des pistes singulières, surprenantes de rigueur et d’originalité. Rien n’était laissé au hasard. Rien n’était gratuit. Rien n’était banal. Ils adhéraient avec enthousiasme à ses interprétations des textes, à sa direction d’acteurs. Mais cette année, pour la première fois, Nakata avait suscité le doute chez ses interprètes.

Il s’était attaqué à un texte majeur du répertoire contemporain : Quand il pleuvra des larmes !. Au lieu de le traiter comme d’habitude, avec justesse et acuité, il s’était lancé dans une exposition façon péplum. C’est peu dire que Miki prenait à contre-pied l’émotion et la subtilité du texte original. Il avait engagé ses ouailles dans une succession laborieuse de tirades hiératiques, leur enjoignant de déclamer leurs rôles comme dans un théâtre antique. Vêtus de toges et de cothurnes ses disciples ânonnaient, tétanisés dans des poses de statuaires grecques. La seule expression qu’il leur autorisait était l’emphase.

Les répétitions mettaient les acteurs mal à l’aise mais la troupe, prise au dépourvu, obtempérait. Elle attendait un signe de son mentor, persuadée qu’il finirait par dévoiler ses intentions. Miki donnerait le moment venu l’impulsion qui rangerait sa mise en scène du côté du second degré, ou sous le sceau de l’expression poétique. Mais rien ne venait. Tout restait plat : décor, costumes, diction, gestuelle… Ils s’acheminaient, inquiets, vers la date des premières représentations.

Le coup de grâce fut donné avec l’affiche du spectacle, conçue par Miki Nakata lui-même. Un modèle de minimalisme, avec le titre de la pièce en noir sur fond blanc, et en sous-titre ces seuls mots : « Viens voir les comédiens ! ». Les Nomades ont à nouveau eu du mal à décoder le projet de communication de leur guide, mais ils n’ont pas eu leur mot à dire.

Ils n’osaient guère évoquer leurs doutes entre eux, tant la figure tutélaire de Miki les impressionnait. Mais la plupart d’entre eux craignaient la survenue d’une catastrophe. Ils ne voyaient pas comment y échapper. Leur belle harmonie allait bientôt s’effondrer. En pleine répétition, Miki allait dérailler, ou ils se révolteraient de manière incontrôlable. S’ils parvenaient à la première, ils ne résisteraient ni aux broncas du public ni aux assassinats des critiques. La tempête allait les renverser…

Hier, durant la générale, la jeune fille a souffert mille morts. Attendre l’ouverture du rideau, marmonner un interminable discours d’exposition dans le noir, immobile au milieu de la scène, voir s’approcher une toge faiblement éclairée par le halo chancelant d’une bougie, entendre enfin Raphaël démarrer leur dialogue d’un timbre atone, cette séquence l’a profondément déprimée. Elle a traversé l’épreuve dans un état d’hébétude profond.

Miki débriefa ensuite l’ultime répétition, sans s’attarder puisqu’il était ravi de la performance de ses fidèles. Louise dévisageait les autres comédiens. Ils semblaient tous consternés. Elle était trop timide, trop jeune pour réagir, mais elle s’attendait à ce que l’un d’entre eux décide enfin de protester. Son attente fut déçue. Ni Tatiana, ni Martin, ni Raphaël ou Clémence n’eurent le courage d’exprimer une inquiétude légitime. Pour eux aussi, il était trop tard. Le drame germait dans le silence depuis des mois, ils n’allaient pas sauver l’affaire en vingt-quatre heures.

Louise rentra chez elle et eut beaucoup de mal à s’endormir. Ses craintes dansaient une sarabande informe dans son cerveau. Elle ne voyait aucune échappatoire. Plus rien ne pouvait arrêter leur marche inexorable vers le désastre.

Francis repasse dans le couloir. Il s’adresse à elle à travers la porte en bois brut :

— Pour toi, c’est dans deux minutes, la mise en place.

Deux minutes, cela ne lui laisse que le temps d’arriver sur le plateau. Elle jette un dernier coup d’œil dans la glace, y rencontre le masque livide d’une tragédienne grecque, barbouillé de maquillage blanc, rehaussé de gros traits noirâtres. Elle sort de sa loge. Elle entend aussitôt bruisser le public. La salle est pleine. Miki Nakata est un metteur en scène à succès, sa création est attendue, et le secret entourant la préparation de son œuvre lui a fait une publicité remarquable.

Viens voir les comédiens ! Louise a un sourire amer en repensant à ce slogan. La scène la plus éclairée, à l’attaque du dernier acte, a droit à trois lanternes posées à même le sol en arrière-plan. Heureusement, les spectateurs n’en verront pas grand-chose, malgré la promesse de l’affiche. C’est le moment le plus kitsch du spectacle, celui où Nakata a voulu qu’il pleuve réellement des larmes. Un immense visage stylisé apparaît au plafond, et ses yeux inexpressifs débordent de grosses gouttelettes translucides. Louise frémit à l’évocation de cette horreur. Il lui reste une minute. Elle ne peut plus reculer.

La jeune femme pénètre sur scène, se place au centre, bras ballants. Sa toge pèse sur ses épaules. Le stress l’oppresse. Les exercices de relaxation qu’elle a pratiqués dans sa loge n’ont pas produit le moindre effet. Il aurait fallu qu’elle puisse crier, cela l’aurait libérée. Faute de quoi elle aura du mal à articuler ses premiers mots. Mal commencer une pièce, c’est la certitude d’un échec. Mais cette fois-ci, même si elle prononçait sa première tirade à merveille, la catastrophe est inéluctable. À cet instant, elle déteste Miki.

Francis frappe les trois coups. Nakata tient à ce symbole désuet du théâtre classique. C’est une de ses signatures. L’actrice, dans une semi-inconscience, perçoit le battement accéléré de son cœur. Le public s’est tu. Il l’attend. Louise fixe l’obscurité, droit devant. Elle entend le rideau se lever avec un délicat froissement de tissu. Elle compte à son tour jusqu’à trois et se met à hurler.

Œuvre originale de François Chollet, éditée par Catherine Biniek, sous la licence CC BY NC ND 4.0.

Présentation de l'auteur

Né en 1957, François Chollet est ingénieur des Eaux et Forêts à Toulouse. Il a publié trois romans :

  1. Carnet de balles, Éditions Odin, 2002
  2. Un garçon si tranquille, Le Cherche midi, 2011
  3. Bras de fer, Le Cherche midi, 2013

Il a déjà remporté plusieurs prix à des concours de nouvelles.