Enguerrand Artaz

14/11/2019

Partagez l'article couverture du livre Ne faites pas confiance aux nuages

Enguerrand Artaz est un auteur de fantasy et de science-fiction. Il a auto-édité un roman, La Route des Montagnes et une nouvelle, Ne faites pas confiance aux nuages. Pour plumes-au-vent.fr, il a accepté de revenir sur son parcours littéraire.

Comment est né votre goût pour l'écriture ?

Désolé d'entamer cet entretien par un cliché mais j'ai le sentiment d'avoir eu cela en moi dès l'enfance. J'ai toujours aimé inventer et raconter des histoires, en les écrivant, les jouant ou les dessinant (sans grand talent dans les deux derniers cas). Je pense que cette prédisposition pour l'écriture vient, peut-être, de quelque chose d'inné mais surtout de la manière dont j'ai grandi. Mes parents m'ont toujours lu ou raconté des histoires, je les ai toujours vus lire et ils m'ont toujours encouragé à faire de même. Quand on a grandit entouré d'histoires, il me semble plus facile d'avoir envie, plus tard, d'en raconter. Car d'ailleurs, le fondement de l'écriture et, de l'écriture de fiction notamment, c'est ça : raconter des histoires.

Néanmoins, j'ai parlé de "prédisposition pour l'écriture" à dessein car je ne suis pas sûr que j'en serais là s'il n'y avait pas eu quelques coups de pouce accélérateurs du destin. Le réel déclencheur, à mes yeux, a eu lieu pendant le lycée, au cours de mon année de 1ère (Scientifique, soit dit en passant). En cours de français, nous étions une bande de quatre au fond de la classe (et bim, encore un cliché) et nous avons très rapidement convenu que, si la matière nous plaisait, notre professeure de l'époque ne risquait pas de nous apprendre grand chose. Nous avons donc occupé une bonne partie de ces heures à rendre hommage à la langue française à notre manière. En écrivant, évidemment. Poèmes, morceaux d'histoire, discours, exercices qu'on nous demandait en prose et qu'on faisait en alexandrins, tout était prétexte à écrire (et à aller à l'encontre de ce qu'on attendait de nous). Je suis convaincu que c'est à ce moment là que le goût de l'écriture s'est définitivement enraciné, sur un terreau propice et alimenté par les engrais que constituaient la sensation de liberté et le défi de l'autorité.

J'ai écrit de manière beaucoup plus fréquente à partir de là mais sans réelle conscience de ce que je faisais. J'étais bien loin d'essayer d'améliorer mon style, d'apprendre des techniques et même de faire lire mes écrits. J'écrivais, c'est tout. Mais les vicissitudes de la vie font que cet élan naturel fini par se tarir si on ne bâtit pas autour. Je me rappelle qu'à mon premier passage aux Imaginales, peut-être en 2009 ou 2010, j'avais évoqué ce sujet avec l'auteur et scénariste Frédéric Petitjean. Il m'avait fait une réponse que j'ai gardée en mémoire : "Avant, tu écrivais seulement à l'inspiration. Mais on ne peut pas aller très loin juste avec ça, sinon on finit par n'écrire que deux pages par an. L'écriture, c'est un métier et, pour avancer, il faut le prendre comme tel." À l'époque, ce discours m'avait frappé, mais j'ai mis du temps à l'accepter puis à le concevoir. En réalité, c'est lorsque j'ai lu le bouquin de Stephen King sur son métier d'écrivain (Écriture: Mémoires d'un métier) que le déclic s'est vraiment fait. Pourtant, il ne disait pas autre chose que ce que m'avait dit Petitjean à l'époque : l'écriture est un métier et il faut la prendre au sérieux. Mais cette fois, j'étais prêt.

C'est à partir de là que j'ai repris un roman que j'avais commencé plusieurs années auparavant, que j'ai achevé et qui est devenu La Route des Montagnes. Et c'est aussi à partir de là que je me suis mis à travailler de manière plus professionnelle, en m'astreignant à écrire, en cherchant des conseils, en essayant d'apprendre et de m'améliorer.

Tout de ce développement pour en venir à une conclusion : le goût de l'écriture et surtout la conviction que l'on veut en faire quelque chose, ça n'arrive pas comme ça, en claquant des doigts. C'est une construction progressive.

Quels auteurs de science-fiction et de fantasy vous ont le plus influencé ?

Je vais continuer à égrainer le chapelet de cliché en évoquant, tout d'abord, Tolkien. Non pas que je ressente une forte proximité en termes de méthode narrative ou de style (si l'on excepte un goût prononcé, à la limite de la déviance, pour les descriptions de paysages). Mais simplement parce que c'est au travers du Seigneur des Anneaux que j'ai découvert la fantasy. Et quand vous découvrez Tolkien à 10 ans et que personne autour de vous ne sait qui c'est (c'était 5/6 ans avant la sortie du premier film de Peter Jackson), vous avez un peu l'impression d'avoir déterré une relique de Salomon ! Je pense que ça m'a marqué encore davantage de ce fait.

Tolkien, c'est l'influence, je dirais, spirituelle. Et celle-ci est également alimentée par toutes mes autres lectures et même d'autres supports, le jeu vidéo notamment (la série des Baldur's Gate en particulier, etc.).

Mais en ce  qui concerne l'influence dans une acceptation davantage liée au style et à la manière d'écrire, le choix est plus resserré et je vais me limiter à trois auteurs, dont un seulement est un auteur de fantasy. Il s'agit de Jean-Philippe Jaworski. C'est sans doute l'auteur dont je me sens le plus proche. La manière dont il mène ses histoires, les thématiques qu'il choisit et le style qu'il emploie, avec ce mélange de tournures racées et d'argot de bas-quartier, tout me parle. Je suis d'ailleurs ravi de voir que son succès ne fait que s'accroître (avec une adaptation à venir de son cycle Rois du monde) car il représente une voie (et une voix) pour la fantasy française dans laquelle j'ai également envie d'aller.

Les deux autres ne sont pas des auteurs de l'Imaginaire. J'ai conscience par là de dévier un peu de la question mais je trouve indispensable de ne pas se cantonner à son genre. Le premier est Sylvain Tesson (prix Renaudot 2019 pour son roman La Panthère des neiges, NDLR). En termes de style, je suis très éloigné car il a l'air d'utiliser des phrases très courtes et percutantes, presque des aphorismes, ce dont je suis bien incapable. Mais ce qui m'impressionne et m'inspire le plus chez lui, c'est sa capacité à faire chanter la langue. La musicalité de l'écriture est quelque chose d'extrêmement important à mes yeux (et à mes oreilles). Quand j'écris, j'aime avoir l'impression que cela sonne. Et Tesson sait faire ça à merveille.

Le second, c'est Bill Bryson, un auteur américain assez méconnu en France mais dont je vous conseille plus que chaudement le truculent Ma fabuleuse enfance dans l'Amérique des années 50. Ce que j'aime chez lui, c'est son humour érudit. Tout en apprenant réellement des choses, vous vous fendez la poire. L'humour est une matière délicate à travailler dans la fiction. Il est indispensable mais difficile à doser car il doit arriver naturellement par rapport à la situation sans être pour autant trop convenu et surprendre sans apparaître forcé. Bryson n'écrit pas de fiction (pas à proprement parler en tout cas) mais son humour toujours décalé mais aussi fort à propos, et qui s'offre le luxe de vous instruire, est un modèle du genre.

Pourriez-vous nous parler de La Route des Montagnes, votre dernier roman ?

couverture du livre La Route des Montagnes

Normalement, je devrais commencer par faire un résumé mais, pour ça, je préfère renvoyer les lecteurs au texte de la quatrième de couverture. Déjà, ça me fait de la pub et puis j'ai tellement sué pour arriver à pondre quelque chose qui tienne debout (c'est un exercice très peu naturel pour moi), il faut bien que ça serve ! Mais  surtout, je trouve intéressant d'évoquer ce qu'il y a autour du roman.

D'une part, La Route des Montagnes est mon premier roman achevé et (auto-)publié. Et un premier roman, en plus d'apporter une immense et légitime fierté, ça implique plein de choses. Ce n'est jamais le meilleur (autrement dit, tenez-vous prêts, le prochain sera mieux) car c'est celui où l'on essuie tous les plâtres. Et, par voie de conséquence, c'est aussi l'un des plus formateurs. J'ai commis des erreurs en écrivant ce roman, j'en ai corrigé pas mal au fur et à mesure, j'en ai laissé passer quelques-unes et, finalement, j'ai énormément appris sur moi et mon écriture. Comment je voulais la faire évoluer et les points sur lesquels je devais travailler en priorité. Ça m'a aussi appris, de manière empirique, ce que j'avais déjà entendu sans trop y croire, à savoir que le plus dur arrivait après avoir posé le point final. C'est on ne peut plus vrai. Tout le travail de relecture, de correction, de réécriture est quelque chose d'extrêmement difficile, surtout quand vous êtes tenaillé par la fierté d'être enfin parvenu au bout du chemin créatif.

D'autre part, La Route des Montagnes est aussi le premier roman à se dérouler dans le monde de fantasy que j'ai créé, Arnestrie, où ont vocation à prendre place tous mes futurs récits de fantasy. La Route des Montagnes m'a permis de le bâtir, d'en préciser les contours, d'en explorer une région et d'en évoquer d'autres. Ce monde est suffisamment vaste (près de 10 millions de km², soit presque la superficie de l'Europe dans sa définition géographique) et son histoire s'étire assez dans le temps pour me permettre d'y insérer de très nombreuses histoires, liées entre elles ou non, tout en laissant de larges pans inexplorés que le lecteur peut s'approprier.

Enfin, j'ai écrit La Route des Montagnes sous un pseudo, celui de Franck Hervson (en référence aux prénoms de mes parents). J'ai depuis changé d'avis et décidé de publier sous mon nom réel. Je pense que ce choix, au départ, d'un nom de plume venait d'une volonté de garder ça à part du reste de ma vie, de me protéger en cas d'échec, voire d'avoir un nom qui sonne plus "anglo-saxon". Que des mauvaises raisons en somme !

Connaissez-vous déjà le sujet de votre prochain roman ?

Oui puisqu'il est en cours d'écriture et même assez bien avancé. C'est également un récit de fantasy, il prend donc place dans le monde d'Arnestrie et l'histoire se déroule à une période contemporaine de celle de La Route des Montagnes. On explore cette fois-ci plutôt le nord-ouest du monde (contre l'extrême sud central dans La Route des Montagnes), en compagnie de Deeren Melkryan, un Scelleur, c'est-à-dire une sorte d'exorciste dont la mission est d'empêcher les démons d'utiliser les facultés de connexion entre les plans de certaines personnes, qu'on appelle des Passages, pour revenir en Arnestrie. Ce roman ne sera en aucun cas une suite de La Route des Montagnes, néanmoins on retrouvera donc le thème du combat contre les démons, de la possession etc., qui a vocation à être un fil conducteur dans mes prochains récits (même si certains pourront s'en éloigner). Et si tout se passe bien, j'espère l'achever d'ici le printemps prochain.

Pour écrire, Haruki Murakami se contraint à une routine très stricte. Il se lève à 4 heures du matin pour écrire pendant 6 heures. Ses après-midi sont réservés au sport, ses soirées aux loisirs. Puis, il se couche à 9 heures. Vous imposez-vous aussi une discipline d'écriture ?

J'adorerais pouvoir le faire (encore que je ne me lèverai jamais aussi tôt !). Je suis de ceux qui sont convaincus qu'une routine, ou en tout cas une organisation assez stricte du temps, fertilise la création. Je ne fonctionne pas (plus en tout cas) par fulgurances, par besoin irrépressible d'écrire là, maintenant, tout de suite. Si je veux produire quelque chose, je dois donc m'astreindre à une certaine régularité, avoir des points de repère, des marottes.

Par ailleurs, je considère que c'est une manière de dépasser le stade de "hobby" et d'appréhender l'écriture comme ce qu'elle est : un métier. Et un métier, quel qu'il soit, implique de la rigueur, de l'organisation, certaines habitudes etc. Le cliché de l'auteur qui noircit des pages et des pages pendant des jours sans dormir, emporté par son élan créatif, et finit par s'effondrer de fatigue sur ses feuillets, c'est une jolie image du romantisme, mais ça ne me paraît pas représenter une quelconque réalité.

Néanmoins, avoir un emploi du temps tel que celui de Murakami implique de ne se consacrer, professionnellement, qu'à l'écriture et donc de pouvoir en vivre. Ce qui n'est pas mon cas. Avec un travail dans la finance qui m'occupe bien 10 heures par jour, je suis obligé de trouver d'autres subterfuges pour, malgré tout, garder une certaine discipline.

J'écris ainsi parfois le soir et régulièrement le week-end, le samedi en particulier, et généralement dans des bibliothèques. J'aime les bibliothèques pour écrire. On n'y est pas seul mais c'est silencieux. Et puis tous ces gens qui lisent, étudient, apprennent... ça peut paraître stupide mais j'ai comme le sentiment que cela crée des ondes studieuses qui aident à se mettre au travail. Et j'en ai parfois besoin !

Vous êtes actuellement en plein tour d'Asie. Ce voyage est-il une source d'inspiration ?

Ça va sûrement vous surprendre mais pas réellement. Je puise rarement mon inspiration dans le monde qui m'entoure. Peut-être parce que j'écris principalement de la fantasy et que ce genre repose notamment sur la volonté d'appréhender une réalité très différente de la nôtre. Voire de la fuir. Il y a cependant une exception à ça, ce sont les paysages.

Je l'ai dit précédemment, j'ai un goût très prononcé pour les descriptions de paysages et la beauté de la nature est quelque chose qui m'apporte beaucoup plus d'émotions que les vicissitudes humaines. Et il est incontestable qu'un tel voyage offre une collection sublime de panoramas. L'émotion de l'instant passée, on les engrange dans l'esprit, comme autant de cartes postales sur un mur. Évidemment, tous n'ont pas vocation à être réutilisés dans un écrit. Mais tous participent à alimenter l'imagination.

Je me souviens par exemple d'un crépuscule, il y a quelques semaines, dans la campagne à côté de Hpa An, au Myanmar. Le soleil se couchait dans une lumière d'un orange absolument pur et, en se reflétant dans l'eau, elle donnait l'impression que les rizières étaient littéralement remplies de cuivre fondu. Est-ce que je me servirai de cette image un jour dans un récit ? Je n'en sais rien. Ce dont je suis sûr en revanche, c'est que de tels instants apportent un carburant précieux à la machine à rêves.

Pour revenir à votre question, ce que m'apporte ce voyage, c'est plutôt la liberté d'esprit. Quand on passe l'essentiel de la journée dans un domaine de travail qui n'a rien à voir avec la littérature, dans lequel on doit malgré tout pas mal rédiger et qui utilise à fond la capacité de réflexion, on a tendance à être à la fois vidé (d'énergie) et trop rempli (de réflexions parasites) à la fin de la journée. En voyage, et malgré les contraintes organisationnelles parfois, l'esprit est libre. Il a le temps de s'ennuyer. Ça favorise grandement la créativité à mes yeux. Cela et le fait d'avoir du temps, bien entendu !

Vous pouvez suivre Enguerrand Artaz :

  1. Sur Facebook
  2. Sur Twitter
  3. Sur son site internet

Bibliographie

Romans

  1. La Route des Montagnes, 2017 (à retrouver sur Amazon et sur Kobo)

Nouvelles

  1. Ne faites pas confiance aux nuages, 2017